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Une Balle dans la tête de John Woo (1990) par Tootsif

BANG BANG, HE SHOT ME DOWN.

 

 

 L'histoire d'un trio d'amis, Ben, Paul et Frank, qui de leur jeunesse insouciante a Hong Kong en 1967 à la fin de la guerre du Vietnam, verront leur amitié changer pour le meilleur et surtout pour le pire...

 
 
 

Faire une semaine sur le cinéma asiatique (bon ok pour moi c’est plus une semaine hongkongaise je l’avoue) sans parler du réalisateur à l’origine d’une partie de notre amour (du mien en tous cas) pour le cinéma de ce continent, de celui qui su transposer à merveille le genre qui le fit débuter (le Wu-Xia) dans un environnement moderne à coups de personnages charismatiques et de gunfights survoltés, c’était commettre un crime.

 

 

Et cela ne devait/pouvait se faire. Il est donc temps de parler de ce fameux réalisateur à l’origine de mon engouement pour le cinéma de ce continent.  Vous avez compris c’est donc de John Woo dont il va être maintenant question.

 

Pourtant le film dont je vais maintenant parler a une place particulière dans la filmographie de ce maître du cinéma d’action. Car en effet, "Une Balle dans la Tête" en plus de se distinguer des autres productions de John Woo (j’y reviendrai tout le long de cet article) a aussi coûté beaucoup à son réalisateur, tant financièrement que psychologiquement.

 

Financièrement car en voulant sortir des productions qui ont fait son succès, Woo s’est mis à dos ses producteurs et a du créer sa propre société de production pour financer son film qui malheureusement a été un bide retentissant au box-office. Psychologiquement ensuite car des désaccords sont intervenus en cours de tournage avec son ami Tsui Hark qui l’a planté sur le projet et s’est vengé en réalisant "A Better Tomorrow III" ("Le Syndicat du Crime 3" en Occident) qui le repompe allègrement.

 

 

Bref un film né dans la douleur. Mais pour moi cette naissance difficile a donné un beau bébé, à mes yeux le meilleur John Woo, tout simplement. Le meilleur John Woo car il va ici beaucoup plus loin que la simple esbroufe visuelle qui pour beaucoup de ses détracteurs le caractérise. Il y a du style Woo dans ce film mais il y a aussi une grande part de lui-même.

 

Il aborde ici les thèmes qui lui sont chers hérités du Wu-Xia : amitié, honneur, vengeance mais tout est ici exacerbé par la présence de la guerre et de ses horreurs. Nos trois jeunes amis qui ont fui Hong Kong pour échapper à leurs responsabilités (un meurtre, un mariage, la dureté de leur vie, leur absence d’engagement politique alors que l’île est en pleine émeutes ouvrières) et continuer leur vie faite de rêves vont se retrouver plongés au cœur du conflit vietnamien.

 

Ce qu’ils ont fui, ils vont le retrouver ici en bien pire et perdre ainsi toutes les illusions qui jusque là les habitaient. A Hong Kong la violence était un jeu dont ils se prenaient pour les rois, elle était donc sublimée, magnifiée comme c’est le cas dans les autres œuvres de Woo. Puis à leur arrivée au Vietnam ils prennent conscience de leur faiblesse, que tout ce qu’ils avaient fait avant n’était que des jeux d’enfants.

 

Mais là encore ils vont réagir comme des enfants en pensant qu’il suffit de s’armer pour être un grand, craint et respecté. Et si cela va effectivement marcher un temps (lors d'une scène mémorable de gunfights dans un bar où Woo utilise à merveille son imagerie pour montrer ce sentiment), tout ceci n’est que temporaire. Dans ce jeu violent qu’est la guerre ils ne sont rien et vont vite se rendre compte qu’être armé, que tuer n’est pas un jeu.

 

Woo filme donc la violence sans la sublimer à l’excès contrairement à son habitude et au contraire en révèle les plus sombres facettes (la fascination qu’elle procure pouvant aller jusqu’à commettre les actes les plus inhumains). On est donc bien loin de la glorification de la violence à laquelle John Woo nous a habitué avec "The Killer", "A Better Tomorrow" et plus tard "Hard Boiled".

 

Mais plus que montrer de la violence pour de la violence cette dernière sert de révélateur de la nature profonde de nos trois amis. Ainsi si Ben et Franck comprennent que leur place n’est pas dans ce déchaînement de violence, Paul au contraire voit dans cette dernière le moyen de sortir de sa vie misérable et de s’élever dans la hiérarchie sociale. Et tant pis si cela doit remettre en cause ses liens avec ses deux amis.

 

 

Pour s’élever et réussir il est prêt à tout et ne laissera aucun obstacle s’interposer entre lui et son but même si l’obstacle en question est Ben ou Franck. Là aussi la transition entre Hong Kong et le Vietnam est rude et c’est dans ces conditions difficiles que nos trois protagonistes vont pouvoir juger de la valeur qu’ils accordent à leur relation et aux liens qui les unissent.

 

Si des petites dissensions semblaient déjà exister dans les petites épreuves de leur quotidien hongkongais, cela ne semblait être qu’une saine rivalité. La guerre et un coffre rempli d’or vont ainsi faire éclater au grand jour des dissensions bien plus profondes jusqu’à ce que l’irréparable arrive.

 

"Une Balle dans la tête" c’est donc l’histoire d’une amitié brisée par l’appât du gain, des illusions perdues devant les horreurs de la guerre, un film qui vous prend pour ne jamais vous lâcher.

 

 

Alors certes, il n’est pas exempt de défauts avec ces musiques très années 80 et qui parfois ne collent pas à l’action (la musique a rarement été le fort des productions hongkongaises comme si seul le résultat visuel comptait) et la tendance de John Woo a vouloir faire repartir ces scènes d’action dans ces gunfights acrobatiques (le personnage de Luke interprété par Simon Yam comporte ainsi nombre de clichés « Wooiesque » : costume classe, goût pour la France, une forte propension à faire des cabrioles) ce qui nuit parfois à l’émotion. Mais tout ceci n’est que pures chiures de mouches sur le plafond de la chapelle Sixtine et ce serait dommage de passer à côté de ce sommet  d’émotions sublimé par un dernier plan où le pouvoir de l’imaginaire du spectateur (fruit du long travail préparatoire de Woo tout au long du plan) atteint son paroxysme.

 

Tootsif.

 

"Une balle dans la tête" de John Woo. Distribué par KH Video. Avec Tony Leung Chiu Wai, Jacky Cheung, Waise Lee. Durée: 2h16.